Jeu de questions à...

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par Carole Guilbaud

C’est quoi la photographie pour toi?

- C’est d’abord poser un certain regard sur le monde. Se mettre en observation du monde. C’est pour moi une façon de vivre. Je suis née avec ce regard. Enfant, parce que les détails infimes me sautaient aux yeux, on m’affublait d’un surnom que je n’aimais guère: « œil de lynx ». C’est ensuite vivre à l’écoute de mes intuitions et voir en profondeur, au-delà des apparences. C’est parfois débusquer des signes et donner du sens à l’anodin, à un détail insignifiant, donner à lire un sens caché, à qui n’a pas pris le temps de s’arrêter là pour regarder. Je veux rester intuitive. Mon parcours photographique est expérimental. Disons que j’ai expérimenté la photographie sans influence extérieure. Il y a certes de grands photographes qui m’émeuvent, mais je n’ai jamais cherché à imiter. J’expérimente dans la photo mon rapport au monde, j‘observe, je photographie pour comprendre ce qui m’interroge, et j’ai compris tellement de choses en photographiant ! Une photo, c’est un « arrêt sur image » elle isole un élément invisible dans le flux du mouvement ou dans un plan large. Aussi, je joue beaucoup sur les cadrages, pour donner tout son sens à mon sujet, sauf dans mes photos à effet volontairement fouillis.

Voilà un programme fort intéressant! Merci! Avais-tu les yeux en face des trous quand tu as commencé à vouloir saisir le monde par la photographie?

- Est-il nécessaire d’avoir les yeux en face des trous pour photographier ? Quand je photographie, c’est comme si je voyais avec un œil intérieur. Je cherche à décrypter un sens caché.

Il m’arrive de sentir des choses impalpables alors qu’il n’y a rien d’extraordinaire à photographier. C’est dans ces moments-là que je photographie à l’intuition, et j’ai vécu des expériences et des rendus tellement étonnants en prenant des photos de cette manière, que dans ces instants-là, je me moque de la technique. Bien souvent ce sont des photos très expressives que je n’aurais pas pu faire les yeux en face des trous comme tu dis, et qui expriment exactement ce que je ressentais au moment où je les ai prises.

Y a t-il eu une expérience singulière et fondamentale du monde qui t'invite à l'aborder de cette façon-là?


- Oui, il y a deux ou trois photos qui m’ont profondément bouleversée à la prise de vue, et qui ont complètement modifié ma perception du monde et ma façon de l’appréhender.

Quelles différences et quelles analogies fais-tu entre ton œil et ton objectif?

- Mon œil est ma sonde, mon flair, je repère le détail de très loin avant même de l’avoir identifié, mon appareil le révélateur... L’objectif est le continuum de l’œil, il enregistre et fixe ce qui est fugitif …il est ma mémoire matérielle. C’est l’instrument qui me révèle le sens caché que je pressens, et parfois, je ne le vois pas toujours d’emblée au moment où je prends la photo.

Tu parles beaucoup de sens caché, est-ce que chaque photo pour toi a un sens ?

- Oui, je me définis comme une ymagière, en référence aux ymagiers du Moyen-Âge, enlumineurs et sculpteurs qui truffaient les images d’ambiguités et de sens multiples. Il se trouve que, par ailleurs, en tant qu’historienne, j’étudie les sculptures romanes du XIIe siècle, je décrypte alors les sens pluriels et dans mes photographies, je fais la démarche inverse : je m’amuse à crypter, laissant au regardant le soin de décrypter ce qu’il veut.

Quels ont été, quels sont les thèmes de prédilection? Au fond, où est le sujet de la photographie?

- Je suis entrée dans le monde photographique en plongeant dans l’univers minéral, le sable, la terre, l'eau. L’eau est sûrement un de mes thèmes favoris, elle ne cesse de m’étonner, me surprendre. Je suis capable de rester des heures à observer l’eau, c’est la même chose pour le ciel. Il y a tellement de choses à apprendre à observer le ciel.

J’aime photographier les gens, à l’impromptu, pour les révéler tels qu’ils sont. Je suis attirée par la photographie des lieux que mes contemporains délaissent ou ne voient pas ou plus, pour révéler le monde qui m’entoure, ses non-sens, ses incohérences, ses absurdités. Dans ces moments photographiques, j’ai l’impression d’être un peu hors du temps, ethnologue, archéologue, et pourquoi par extra-terrestre ?

Et puis, il y a les espaces qui perdent leur sens, les corps qui perdent leur vie et à ce moment là, ils sont très bavards. Pendant longtemps, j’ai photographié les lieux à l’abandon, car il y toujours une histoire derrière, c’est l’endroit ou le passé converse avec le présent ; j’aime décortiquer et comprendre... Un temps, j’ai photographié les tombes délabrées dans les cimetières jusqu’à ce que je comprenne que j’avais quelque chose à y apprendre. La mort avait des choses à me dire et il me fallait les entendre. C’est en photographiant que les choses m’ont sauté aux yeux. Mon expérience photographique la plus intense, je l’ai vécu dans un cimetière ! Et cette expérience a changé ma vision du monde et même mon existence. A la même époque, j’ai aussi photographié des cadavres d’animaux. C’était le contrepoint et le complément nécessaire de mon travail sur les cimetières. Pour moi, un cadavre est un corps abandonné par son occupant qui a trouvé mieux à faire ailleurs. Ce travail n’était pas noir, bien au contraire. Je suis étonnée que les gens aient à ce point peur de mourir. C’est quelque chose de si naturel. Je suis persuadée que naître est bien plus traumatisant que mourir et on ne s’en souvient plus. Et quand j’ai compris ce que je pensais avoir à comprendre, un autre thème surgit naturellement.

Aujourd'hui, ce sont les thèmes de la VIE et de la BEAUTE du monde qui m'appellent et j'aime confronter cet enchantement du monde au désenchantement de beaucoup de mes contemporains, c'est aussi pour cela que je m'exprime souvent 'en diptyque'.